Eaux douces : un cri d’alarme

22 juin 2020

Thierry Oberdorff

La dégradation des écosystèmes d’eau douce est bien plus rapide que celle de leurs homologues terrestres. Un collectif de scientifiques américains et européens a réalisé une synthèse très complète qui légitime un cri d’alarme : l’impact des activités anthropiques sur la biodiversité des cours d’eau est parfois irréversible.

 

Les prélèvements d’eau liés aux activités humaines assèchent un quart des rivières du monde avant leur arrivée à l’océan ! C’est le constat sans appel formulé par les auteurs d’une publication parue dans Ambio Journal. L'équipe internationale de scientifiques, incluant l'IRD - UMR EDB, veut alerter la communauté scientifique, les décideurs politiques et le grand public.

L’empreinte de l’Homme sur les écosystèmes 

Force est de constater qu’au fil du temps, les activités humaines ont lourdement impacté les écosystèmes aquatiques continentaux qui regroupent, entre autres, les lacs, les cours d’eau et les zones inondables. « Si ces milieux représentent environ 2% de la surface de notre planète, ils contribuent pour 12 % (hors micro-organismes) à sa biodiversité, tient à rappeler Thierry Oberdorff, l’un des co-auteurs et écologiste IRD de l’UMR EDB. Il y a plus d'espèces de poissons d'eau douce décrites que d'espèces de poissons marins alors même que le milieu marin occupe 75% de la surface terrestre ». Pour lui, le déclic s’est fait lorsqu’il a perçu que les milieux aquatiques continentaux étaient très peu pris en compte par les 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) sauf en ce qui concerne l'accès à l'eau douce pour les humains. Or ces écosystèmes ont de multiples fonctions et abritent des processus biogéochimiques qui agissent sur la biodiversité, la santé humaine, la productivité sans parler de leur valeur culturelle, éducative ou scientifique. Leur poids économique est loin d’être négligeable : 40% des poissons consommés dans le monde proviennent de l’aquaculture et des pêcheries en eau douce. « Ces milieux sont essentiels à différents titres et personne ne parle de leur dégradation ! s’inquiète-t-il ». Alerter et sensibiliser, c'est aussi le rôle des scientifiques.

La biodiversité face aux méga projets hydrauliques

Lorsque des sites emblématiques sont touchés par des ouvrages du type barrage ou autres modifications importantes, les populations s’émeuvent mais le mal est souvent déjà fait comme dans le bassin Murray-Darling en Australie. Les deux rivières à l’origine du plus vaste bassin du continent sont mises à contribution depuis des décennies afin d’irriguer les immenses surfaces agricoles gagnées sur un paysage désertique. Ces ponctions continues et les épisodes de sécheresse récents se sont cumulés pour affaiblir leur débit devenu impuissant à diluer les effluents polluants d’industries riveraines. Conséquence directe sur la biodiversité locale : la mort récente de près d’un million de poissons dont de nombreux individus d’espèces endémiques. D’ailleurs, parmi les espèces menacées de la liste rouge mondiale établie par l’UICN figurent notamment des animaux liés aux écosystèmes d’eau douce : l’esturgeon de l’Adriatique, l’espadon chinois, la salamandre géante de Chine, la tortue du Rio Magdalena (Colombie), le crocodile de l’Orénoque, le poisson chat géant du Mékong et le dauphin du Yangtsé.

 

 

Et la tendance ne va pas s’inverser. « Il faut savoir qu’un tiers de l’eau douce mondiale sert aux activités humaines (agriculture, industrie, villes) et à l’horizon 2050, cela risque d’être la moitié, rappelle Thierry Oberdorff. Un cinquième des terres arables est équipé en irrigation et d’ici 30 ans, cela pourrait passer à un tiers ». Des méga projets de barrages ou de transferts d’eau risquent de peser lourd : on en recense 34 principalement en Amérique du nord et en Inde. De par les volumes d’eau impliqués, ces ouvrages destinés à l’usage agricole, énergétique ou domestique, vont impacter massivement les écosystèmes aquatiques. Par exemple au Brésil le transfert partiel des eaux du rio São Francisco vers des cours d'eau intermittents de la région nord-est semi-aride est un chantier gigantesque qui inquiète à juste titre. Les petits agriculteurs de la région du sertão risquent de perdre l’accès à cette ressource rare et précieuse.

Un sursaut international attendu

Conscients de ces menaces pesant sur les zones humides, les auteurs de la publication demandent à ce que des actions au niveau mondial soient mises en place. Il s’agit de réduire rapidement la destruction et la pollution de ces écosystèmes. Dans les 50 ans à venir, les pays du sud seront particulièrement touchés du fait de leur démographie en expansion et donc d’une demande accrue en consommation d’eau potable. Il est de notre responsabilité collective de ne pas délocaliser dans les pays en développement des activités agricoles liées à la production de bioénergie qui impacteraient leurs milieux aquatiques, les plus riches en biodiversité au niveau mondial.

 

Pollution plastique, Côte d'Ivoire © IRD - Séguis, Luc / Dragage sur le Mékong © IRD - Rechner, Daina / Adduction d'eau potable en Tunisie © IRD - Riaux, Jeanne / Barrage de la Dumbéa © IRD - Gay, Jean-Christophe

Réference

Scientists’ warning to humanity on the freshwater biodiversity crisis, Albert J. S., Destouni G., Duke-Sylvester S. M., Magurran A. E., Oberdorff T., Reis R. E., Winemiller K. O., Ripple W. J., Ambio, 10 February 2020.

Contact

Thierry Oberdorff
Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  thierry.oberdorff@ird.fr
Julie Sansoulet
Contact communication Délégation Régionale Occitanie
  julie.sansoulet@ird.fr
Frédéric Magné
Contact communication - Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  05 61 55 60 85
  frederic.magne@univ-tlse3.fr

Source IRD

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