Gestion des invasions biologiques : le trait est l’ennemi du bien

04 août 2020

Julien Cucherousset

Les invasions biologiques sont une des causes principales d’érosion de la biodiversité et de modification du fonctionnement des écosystèmes. Dans le monde, de nombreux programmes de gestion, souvent onéreux, sont mis en place afin de contrôler les espèces invasives, en se basant sur le principe qu’une diminution de leur abondance induit nécessairement moins d’impacts écologiques. Néanmoins, il est rare, voire souvent impossible, d’éradiquer complètement les populations invasives. Les méthodes d’éradication étant souvent sélectives, les individus non capturés pourraient avoir des traits écologiques différents des individus contrôlés et donc induire des impacts écologiques nouveaux. Des chercheurs du Laboratoire Évolution et Diversité Biologique (EDB, CNRS/Université Toulouse III - Paul Sabatier/IRD) et de l’Université de Bournemouth au Royaume-Uni ont d’abord déterminé que, chez les écrevisses de Louisiane (Procambarus clarkii), espèce hautement invasive aux impacts écologiques multiples en Europe, leur gestion induisait de fortes différences de traits écologiques. Cette étude, publiée le 28 juillet 2020 dans la revue Global Change Biology, révèle que ces modifications de traits écologiques pourraient ensuite être contre-productifs pour la restauration des écosystèmes en générant des effets écologiques opposés aux gains obtenus par la diminution de l’abondance. La prise en compte de ces résultats est donc cruciale pour optimiser l’efficacité, souvent limitée, des mesures de gestion des espèces invasives.

 

La gestion des invasions biologiques est un enjeu capital afin de maintenir la biodiversité et les services rendus par les écosystèmes à l’Homme. Néanmoins, contrôler une espèce invasive établie dans un nouveau milieu est très complexe et particulièrement coûteux en termes de moyens humains et financiers. Les programmes de contrôle reposent généralement sur des techniques sélectives (qui ne capturent pas tous les individus d’une espèce) tels que le piégeage ou la biomanipulation (introduction de prédateurs) et peuvent donc induire des différences de traits écologiques entre individus contrôlés et individus non-contrôlés, restant dans le milieu. La plupart du temps, ces individus non-contrôlés sont ceux qui se reproduiront et recoloniseront les écosystèmes lorsque les programmes de gestion s’arrêtent, habituellement par faute de moyens. En dépit du nombre croissant d’espèces qui sont volontairement ou involontairement introduites par l’Homme en dehors de leur aire de distribution et de programmes de gestion mis en place pour limiter leur abondance, il n’existe aucune étude prenant en compte les effets potentiels des changements de traits écologiques induits par la gestion des espèces invasives et de leurs potentielles conséquences sur la restauration des écosystèmes.

Dans le cadre d’un projet de recherche financé par l’Office Français pour la Biodiversité (OFB – Projet ERADINVA), les chercheurs ont d’abord quantifié les différences de traits écologiques entre les écrevisses de Louisiane (Procambarus clarkii – Photographie 1) issues de trois plans d’eau gérés et de trois plans d’eau non gérés de la région Toulousaine. Les résultats ont permis de montrer l’existence d’importantes différences entre écrevisses issues de ces deux types de lacs, notamment en termes de poids et de comportement tels la témérité et la voracité., Les scientifiques ont ensuite utilisé une expérimentation en mésocosmes (Photographie 2) afin de comparer les effets écologiques induits par une diminution d’abondance à ceux induits par des changements de traits écologiques n’étant jamais pris en compte par les gestionnaires dans la conservation des espèces et la restauration des milieux.

Les résultats démontrent que ces changements de traits écologiques peuvent induire trois types d’effets écologiques : i) des effets écologiques nouveaux par rapport à la diminution d’abondance, ii) des effets écologiques additifs qui viennent renforcer ceux induits par la diminution d’abondance, mais aussi iii) des effets écologiques opposés qui peuvent diminuer, voire annuler les gains écologiques obtenus par une diminution d’abondance. Dans ce cas précis, les conséquences sont contre-productives pour les écosystèmes, car les effets globaux des mesures de gestion deviennent nuls.

Les résultats de cette étude soulignent donc l’importance de la prise en compte des changements de traits écologiques dans les programmes de gestion des espèces invasives ainsi que le caractère essentiel de la prévention en matière d’introduction de nouvelles espèces dans les milieux naturels, car une fois introduites, leur gestion est complexe et souvent peu efficace.

 

Photographie 1: L’écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii), espèce invasive aux impacts écologiques multiples en Europe. © Rémy Lassus

 

Photographie 2: Mésocosmes expérimentaux utilisés dans cette comprendre les effets de la gestion des écrevisses invasives de Louisianes (Procambarus clarkii). © Libor Zàvorka

Réference

Phenotypic responses of invasive species to removals affect ecosystem functioning and restorationLibor Závorka, Rémy Lassus, J. Robert Britton & Julien Cucherousset,  Global Change Biology, 28 juillet 2020.

Contact

Julien Cucherousset
Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  julien.cucherousset@univ-tlse3.fr
Frédéric Magné
Contact communication - Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  05 61 55 60 85
  frederic.magne@univ-tlse3.fr

Source INEE CNRS

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