La première revue systématique sur le mammifère le plus braconné au monde, le pangolin
Brève CNRS

21 avril 2021

Philippe Gaubert, Sean Heighton

Les pangolins sont considérés comme les mammifères les plus braconnés au monde. Ils ont récemment fait la une de l’actualité en étant impliqués, à tort, dans l’origine de la pandémie de COVID-19. Malgré un intérêt récent pour ce groupe, la biologie des pangolins ainsi que les moteurs de l'intérêt du public pour ces animaux et leur exploitation commerciale restent encore mal connus. Une équipe de chercheurs du laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB - CNRS / Univ. Toulouse III Paul Sabatier / IRD) a réalisé une première revue systématique et multidisciplinaire des pangolins, parue dans Biological Conservation, le 5 mars 2021. Ils ont (i) cartographié les efforts de recherche depuis 1865, (ii) mis à jour les facteurs à l’origine de la fluctuation de l'intérêt du public pour les pangolins au cours du temps et (iii) caractérisé pour la première fois la dynamique des brevets relatifs à l’utilisation des produits dérivés de pangolins, notamment par la pharmacopée chinoise.

 

Les pangolins sont des mammifères à la morphologie et au mode de vie uniques, constituant un Ordre à part (Pholidota) composé de huit espèces africaines et asiatiques. Ils sont myrmécophages, se nourrissant uniquement de fourmis et de termites. Ils possèdent une langue presque aussi longue que leur corps et ont la capacité de se rouler en boule lorsqu'ils se sentent menacés. Ils sont également les seuls mammifères à avoir une armure constituée d'écailles kératinisées, servant ainsi de mécanisme de défense contre les prédateurs potentiels. Cette caractéristique unique est à l’origine de la plus grande menace qui pèse actuellement sur eux, ceux-ci étant illégalement vendus, dans des quantités records, pour leurs écailles (et d’autres parties du corps), principalement dans le but d’alimenter la médecine traditionnelle chinoise. Avec environ 180 000 individus saisis chaque année au cours des trois dernières années (estimation effectuée sur la base des saisies douanières), les pangolins sont devenus un taxon phare pour la biologie de la conservation.
 
 

Pangolin enroulé sur lui-même. © Darren Pietersen

 

La revue des auteurs, publiée dans Biological Conservation, vise à faire un état des lieux exhaustif des connaissances sur les pangolins et des facteurs socio-économiques liés à leur commerce et consommation, à travers l’analyse de 814 publications scientifiques (depuis 1 865) extraites de cinq bases de données de recherche, de 5296 brevets déposés (Derwent Innovations Index), des dynamiques de consultation de l'actualité en ligne (43 176 articles) et de l’intérêt sociétal (Google Trends et Wikipédia).

Les scientifiques, issus du laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB - CNRS / Univ. Toulouse III Paul Sabatier / IRD), ont constaté que, bien que le taux de publications sur les pangolins soit significativement plus élevé que la moyenne scientifique mondiale, il existe d'importantes lacunes de connaissances notamment sur des thèmes cruciaux pour leur conservation tels que l'immunologie, l'éducation et les implications du braconnage sur le statut des populations sauvages. Sur 27 catégories de recherche, 52 % ne comptabilisent aucune publication pour au moins une espèce, tandis que trois espèces présentent une production scientifique significativement plus faible que les autres (relativement à la taille de leur aire de répartition).

L'effort de recherche sur les thématiques de biologie de la conservation est aussi inégal, avec de nombreuses publications sur les conditions d'élevage en captivité ou les volumes et la nature du commerce des pangolins, mais un nombre de recherches limitées sur des thèmes comme la réhabilitation ex situ ou les implications du commerce sur les populations de pangolins, ainsi que la perception du pangolin par le public et les populations impliquées dans la chasse et le commerce. Un autre biais important mis en exergue par cette étude est que les États africains et les quatre espèces africaines sont bien moins représentés dans la production scientifique que leurs homologues asiatiques. À partir de ces résultats, les auteurs proposent une série de lignes directrices pour combler les lacunes de connaissances sur les pangolins par thèmes de recherche, espèces et zones géographiques. Les chercheurs préviennent également que la dynamique des initiatives de conservation et de recherche à l’échelle locale pourrait souffrir du fait que depuis trois ans davantage de travaux sont menés par des laboratoires occidentaux essentiellement inclus dans les pays concernés par l’aire de répartition des pangolins.

Cette étude révèle également que la nouvelle d'un lien suggéré – à tort – entre les pangolins et la pandémie de COVID-19 (7 février 2020) était de loin la principale cause d'intérêt du public pour les pangolins, les consultations de la page Wikipédia dédiée aux pangolins en février et mars 2020 dépassant celle des lions et des éléphants pour la première fois depuis 2015. Cependant, les nouvelles de saisies record de 30 tonnes de pangolins (7 février 2019, Malaisie) n'ont pas suscité une attention aussi forte de la part du public que les précédentes images choquantes associées au commerce, aux documentaires et aux Google Doodles. Les auteurs suggèrent donc que des investigations supplémentaires sont nécessaires afin de comprendre comment le public perçoit désormais les pangolins.

Enfin, ces travaux rapportent que la médecine traditionnelle chinoise semble être la principale entité liée aux brevets concernant l’utilisation des produits à base de pangolins. Étonnamment, ces brevets n’apparaissent pas motivés par des raisons scientifiques, ce qui remet en question l'efficacité – et le danger potentiel – des médicaments fabriqués à partir de ces animaux. Les chercheurs ont également trouvé des exemples de brevets prétendant guérir la fibrose hépatique, le cancer voire même le sida, à l’encontre de ce qui est suggéré par les principaux ouvrages de référence de la pharmacopée traditionnelle chinoise.

Cette revue systématique et multidisciplinaire a donc permis de produire un ensemble holistique de lignes directrices pour les acteurs de la conservation, la recherche fondamentale et les autorités impliquées dans le suivi du commerce (légal ou illégal) des pangolins, dans l'espoir de contribuer plus efficacement à leur conservation pour les générations futures.

 

Pangolin enroulé sur lui-même. Ses écailles sont très prisées en médecine traditionnelle chinoise © Darren Pietersen

 
 

Pangolin écaillé destiné à la consommation sur un étal du marché de Yaoundé (Cameroun) © Flobert Njiokou

 
 

Objectifs de développement durable
 

ODD 15 : Vie terrestre

 

Les résultats présentés dans cette étude soulignent les lacunes de connaissances sur la biologie des pangolins et fournissent des lignes directrices pour une approche systémique des problématiques de conservation de ces mammifères les plus braconnés au monde.

 

Réference

A timely systematic review on pangolin research, commercialization, and popularization to identify knowledge gaps and produce conservation guidelines, Sean P. Heighton & Philippe Gaubert., Biological Conservation, mise en ligne le 5 Mars 2021.

Contact

Philippe Gaubert
Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  philippe.gaubert@univ-tlse3.fr
Sean Paul Heighton
Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  sean-paul.heighton@univ-tlse3.fr
Frédéric Magné
Contact communication - Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  05 61 55 60 85
  frederic.magne@univ-tlse3.fr

Source INEE CNRS