Quel est l’impact des humains sur les fragments forestiers tropicaux ?

04 janvier 2021

Jérôme Chave

Les impacts de l'homme sur les forêts naturelles du monde ne se limitent pas à la déforestation. Le feu, la coupe de bois et l'invasion par des animaux et des plantes exotiques sont quelques exemples d'impacts directs sur la biodiversité et les stocks de carbone des parties non déboisées, ou vestiges forestiers. Mais quelle est l'ampleur (et le coût) de ces impacts humains ? Une étude parue dans la revue Nature Communications le 11 décembre 2020, issue d’une collaboration internationale de chercheurs issus du Brésil, des Pays-Bas et du laboratoire Évolution et Diversité Biologique de Toulouse (EDB-CNRS/ Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD), a révélé une situation alarmante pour la Forêt Atlantique d'Amérique du Sud. Elle met en évidence que les impacts humains ont déjà causé des pertes de 23 à 42 % de la biodiversité et des stocks de carbone des vestiges de la Forêt Atlantique.

 

Renato Lima, chercheur associé à l'Université de São Paulo (Brésil) et au Naturalis Biodiversity Center (Pays-Bas), explique que non seulement la Forêt Atlantique a perdu plus de 80 % de son couvert forestier d'origine, mais également que beaucoup ignorent que les vestiges forestiers ont vu leur biodiversité et leurs stocks de carbone érodés par la dégradation du biome au fil des ans. Les vestiges forestiers perdent, en moyenne, 1/4 à 1/3 de leurs stocks de carbone et de leurs espèces d'arbres, en particulier les espèces endémiques de la forêt atlantique. Bien que les chercheurs aient utilisé quelques milliers d'enquêtes sur le terrain, réparties dans toute la région, ces estimations de la perte de carbone et de biodiversité sont probablement sous estimées ; les pertes locales peuvent être beaucoup plus importantes.

Les auteurs ont également estimé combien ces pertes représenteraient pour la Forêt Atlantique dans son ensemble. D’après Paulo Inácio Prado, professeur à l'Université de Sao Paulo, les pertes de stocks de carbone équivalent à la déforestation de jusqu'à 70 000 km2 de forêts (près de 10 millions de terrains de football) ou 2,6 milliards de dollars de crédits carbone. Et ces chiffres ne tiennent pas compte de la valeur d'autres services écosystémiques importants, tels que le cycle de l'eau et la régulation climatique.

 

Figure 1. Exemple de fragments de forêt de la forêt atlantique qui sont bien préservés (à gauche) et fortement dégradés (à droite). © R.A.F. Lima (photo de gauche) et A.L. de Gasper (photo de droite).

 

Jérôme Chave, directeur de recherche CNRS au Laboratoire Evolution et Diversité Biologique de Toulouse (EDB-CNRS/ Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD - France), rappelle que les études évaluant les impacts humains sur la biomasse et la biodiversité forestière sont rares, surtout à grande échelle spatiale. La dégradation de la biodiversité est encore difficile à mesurer à l'aide de capteurs à distance, tels que des images satellites. Par conséquent, les scientifiques ont encore besoin d'inventaires sur le terrain pour obtenir des estimations fiables de la perte de biodiversité. Le chercheur français rappelle également l'importance de quantifier la dégradation des forêts pour les mécanismes de compensation climatique.

Enfin, l'étude parue dans Nature Communications souligne également l'importance des unités de conservation de protection stricte pour réduire les pertes de biodiversité et de carbone. Hans ter Steege, professeur et chercheur néerlandais au Naturalis Biodiversity Center explique que les grandes unités de conservation de protection stricte étaient les zones qui avaient le moins de pertes. Mais l'étude a révélé des pertes importantes même au sein de ces aires protégées, renforçant l'importance non seulement de créer de nouvelles unités de conservation, mais aussi de renforcer la protection à l'intérieur des unités de conservation existantes.

 

Figure 2. Exemple d'impacts humains sur la Forêt Atlantique. En haut à gauche : coupe sélective du bois. En haut à droite : fragment piétiné par le bétail ; En bas à gauche : ranch de chasse au milieu de la forêt. En bas à droite : défrichement en forêt envahie par des espèces exotiques. © : R.A.F. Lima.

 
 

Objectifs de développement durable
 

ODD 13 : Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques

ODD 15 : Vie terrestre

 

Ces travaux de recherche contribuent à quantifier l'état de la biodiversité dans l'un des principaux "points chauds" de la biodiversité, la forêt Atlantique du Brésil, qui est au cœur des enjeux mondiaux de préservation et de restauration des écosystèmes.

 

Réference

The erosion of biodiversity and biomass in the Atlantic Forest biodiversity hotspotR.A.F. Lima, A.A. Oliveira, G.R. Pitta, A.L. de Gasper, A.C. Vibrans, J. Chave, H. ter Steege, P.I. Prado., Nature Communications (2020)

Notes

Alexandre A. Oliveira (USP), Gregory R. Pitta (USP) et Alexander Vibrans (FURB) ont également participé à l’étude.

Contact

Jérome Chave
Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  jerome.chave@univ-tlse3.fr
Renato Augusto Ferreira de Lima
Lab. de Ecologia Teórica (LET), Departamento de Ecologia, Instituto de Biociências, Universidade de São Paulo (USP)
  raflima@usp.br
Frédéric Magné
Contact communication - Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
  05 61 55 60 85
  frederic.magne@univ-tlse3.fr

Source INEE CNRS

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